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295e RI - Souvenirs de guerre d'Édouard LEGROS, de Bengy-sur-Craon

Édouard Legros

Le chemin de la mémoire

Les premières années

Édouard LEGROS naît le 11 septembre 1885 à Bengy-sur-Craon, dans une famille nombreuse (10 ou 11 enfants). Son père, Christophe, est journalier. Sa mère, Marie, est femme au foyer. Dès 8 ans, Édouard mène les boeufs à la pâture. A 9-10 ans, il se rappelle avoir conduit la charrue alors qu'il a la coqueluche. Affaibli, il tousse tellement qu'il tombe régulièrement. Du 7 octobre 1906 au 25 septembre 1908, il accomplit son service militaire au 95e RI. En 1911, il se marie avec Lucie Thévenot. Son beau-père étant équarisseur, Édouard choisit d'exercer ce métier. Lorsque madame LEGROS devient veuve, c'est Édouard et sa femme Lucie qui prennent soin d'elle. "T'est mon bon Douard" lui disait souvent sa mère.

La Grande Guerre d'Édouard

Après la mobilisation générale du 1er août 1914, Édouard LEGROS se rend à Bourges le 4 août et intègre la 19e compagnie, 5e bataillon du 295e RI, avec lequel il part pour l’Alsace le 12 du même mois. Comme tous ses camarades, Édouard part de bon coeur car il pense que la guerre sera courte. Le train les débarque à Conflans-sur-Lanterne, en Franche-Comté. Puis, il faut marcher avec tout le barda. D'abord jusqu'à Cernay, à l'ouest de Mulhouse, ensuite au pied du Ballon d'Alsace le 30 août pour le 5e bataillon.

Le 5 octobre, le régiment est retiré du front et envoyé dans la région de La Bassée (Pas-de-Calais) où il arrive le 14 octobre. Édouard assiste à l'exode des civils qui fuient devant les Allemands. C'est dans ce secteur que le 295e RI entreprend ses premières attaques. Cuisinier d'escouade, Édouard combat le jour et cuisine la nuit ! Le "fricot" n'est pas dur à faire, une soupe et un ragout. Quatre vaches trouvées dans leur étable fournissent le lait pour le café du matin. Les Anglais côtoient les Français et Édouard est émerveillé devant la profusion de ravitaillement dont ils disposent : «Les Anglais avaient de tout ; jamais j'ai vu ça. Des confitures, des gâteaux, des boîtes de tabac». Après avoir repris Cuinchy, le régiment attaque sans succès La Bassée, et subit de lourdes pertes. «oh ! cette attaque ! cette vie !» s'exclame Édouard dans ses mémoires. Attaques, contre-attaques et défenses des différentes positions tenues se succèdent dans cette zone jusqu'au 31 mai 1915.

Après avoir occupé différents secteurs du front, et une période de repos et d'instruction, le régiment participe à la 3e bataille d'Artois, notamment le 11 octobre en attaquant vers Thélus. Le 21 décembre, l'unité est de nouveau retirée du front jusqu'au 6 janvier 1916. Le 24 février, le régiment est en Belgique, dans la région au sud de Crombeke. Édouard subit l'assaut des puces comme nul par ailleurs : «Les puces nous mangeaient ; je n'ai jamais tant vu de puces qu'en Belgique». Le 16 mai, retour en France, dans le département du Nord, puis dans la Somme jusqu'au 31 janvier 1917. C'est là qu'Édouard voit Guynemer abattre trois avions en 5 minutes, dont un bombardier : «Je me trouvais en réserve ; on est allé voir ça. Ah ! quel morceau de machin !».

Le reste de l'année 1917 et jusqu'en juin 1918, les périodes de repos et de montée au front alternent, sans engagements majeurs à signaler. Arrive la journée fatidique du 9 juin, qui voit le régiment décimé lors de la bataille du Matz, au cour des offensives du printemps, ultimes soubresauts d'une armée allemande à l'agonie. C'est ce même jour qu'Édouard est fait prisonnier. Pendant trois jours, il est parqué avec de nombreux camarades dans un pré sans rien à manger d'autre que des feuilles d'aubépine et de l'herbe. Ensuite, les Allemands les obligent à travailler, notamment à décharger des wagons : «On déchargeait des wagons de gnôle, des wagons de sucre, des wagons de marmelade, des wagons de harengs». La contre-offensive alliée se déclenche et les prisonniers suivent l'armée allemande dans sa retraite. Le 11 novembre 1918, Édouard est en Belgique quand un officier lui apprend que la guerre est finie et qu'il peut partir sans plus attendre. Il prend la route et après un bref arrêt à Bourges, il rentre chez lui à Bengy-sur-Craon. Il est démobilisé le 22 mars 1919.

Édouard LEGROS est titulaire de la médaille commémorative de la Grande Guerre et de la médaille de la victoire.

Après la guerre

Édouard rentre marqué par ces années de guerre et ses quelques mois de captivité. Il est maigre, vieilli, affaibli et reste longtemps sans pouvoir travailler. Il rêve la nuit de ces terribles années.

Le 19 août 1919, c'est la fête au village pour la Saint-Pierre et à cette occasion les poilus sont honorés. Une messe est dite pour les morts. Et pour les vivants, c'est une succession de réjouissances pendant trois à quatre jours. Par la suite, Édouard sera  toujours présent aux cérémonies du 11 novembre.

Édouard reprend ensuite son activité d'équarisseur. Avec sa voiture tirée par un cheval, puis avec en plus un camion qu'il achète dans les années 30, suite à une épidémie de fièvre aphteuse qui décime le bétail. Lors des enterrements, Édouard conduit le corbillard de la commune tiré par son cheval. Il possède aussi un arpent de vigne dont il tire une mauvaise piquette.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il continue à exercer son métier. Les Allemands lui fournissent un temps de l'essence, puis de l'alcool pour faire rouler son camion. Les 27 et 28 août 1944, avec trois autres habitants de Bengy-sur-Craon, Édouard est chargé de déblayer la route Bourges-Nevers, vers la ferme des Rigolettes, de 52 cadavres de chevaux, tués lors d'un mitraillage. Le 29 août, trois autres hommes qui reprennent la tâche sont abattus par des Allemands en retraite (l'un survit) et cinq personnes sont fusillées à la ferme de Franclieu, toute proche.

Gaston de Zélicourt, passeur de mémoire

En 1953, Édouard est à la retraite quand un couple de parisiens s'installe dans une maison proche de la sienne. En effet, cette année là, Gaston de Zélicourt et Paula, son épouse, achètent une résidence secondaire à Bengy-sur-Craon. Rapidement, Édouard se révèle un voisin très serviable, toujours prêt à rendre service, et toujours jovial.

Quand Édouard est atteint d'un cancer des poumons en 1961, Gaston lui rend visite régulièrement, et ils parlent souvent de la Grande Guerre. C'est au cours du mois d'août de cette année que Gaston de Zélicourt recueille le récit d'Édouard et réalise un tapuscrit.

Édouard LEGROS décède à Bengy-sur-Craon le 26 février 1962. Le document rédigé par Gaston de Zélicourt tombe ensuite dans l'oubli.

Le tapuscrit ressurgit du passé

Mais en 2013, suite à l'opération "Collecteurs d'Histoire", le jeune Noah Jeannet et sa mère retrouvent le tapuscrit en fouillant dans des affaires ayant appartenu à Pierre Jacquet, son grand-père maternel. C'est en fait l'arrière-grand-mère de Noah qui en avait fait l'acquisition auprès du brocanteur d'Aubigny-sur-Nère.

Élève à l'école Jules Ferry, Noah ramène sa précieuse trouvaille à son instituteur, Philippe Boursault. A la lecture de ces souvenirs de guerre naît alors le projet de réaliser un recueil de poèmes. Les élèves de CM1 et CM2 effectuent des recherches notamment aux Archives départementales, des ateliers d'écriture sont encadrés par l'écrivaine et poète Sylvie Durbec. C'est ainsi qu'Un jour sans nouvelles est finalement publié aux éditions Mille Univers.

Dans le cadre de ce travail, deux membres de la famille d'Édouard LEGROS découvrent ce texte. Et la femme de Gaston de Zélicourt peut aussi redécouvrir ce travail réalisé par feu son mari. Elle pourra alors apporter de précieux renseignements sur Édouard LEGROS et raconter comment ce travail s'est effectué.

Ce récit fait partie d’un lot de documents ayant appartenu à Pierre Jacquet de Saint-Martin-d’Auxigny, don de sa fille Anne-Marie (cote J 2819).

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A consulter aux Archives départementales du Cher :

- BAILLY (M. et J.-P.), Notes et impressions d’un soldat de la campagne 1914-1918 par Édouard Brody de Lamotte 295ème de Ligne, Saint-Amand-Montrond, 2008 (4°2011).

- Anonyme, Campagne 1914-1918. Historique du 295e Régiment d'Infanterie, Paris, Chapelot, sans date (Br 8°917).

- LINARD (D.), 295e Régiment d'Infanterie : transcription du journal des marches et opérations, campagne 1914-1918, 2013 (4°2500/1-5).

A consulter sur internet :

- Le journal des marches et opérations du 295e RI est consultable en ligne sur le site SGA/mémoire des hommes :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/arkotheque/inventaires/ead_ir_consult.php?fam=3&ref=6&le_id=1 

 

Didier Arnold

Pour visionner ou télécharger ce récit, cliquez sur le lien suivant :

Gaston de Zélicourt Édouard Legros et sa femme Lucie La maison d'Édouard Legros à Bengy-sur-Craon, rue de la Croulotte La tombe d'Édouard Legros à Bengy-sur-Craon

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